(Préalable : titrer "l'Histoire" avec un grand "H" semblera un peu présomptueux.
Cependant il s'agit bien d'une "Histoire"
pour sa signification, "ensemble des faits passés méritant d'être notés".)
Vous qui venez d'une autre galaxie, ou d'une étoile lointaine de la Voie Lactée,
si vous trouvez ce manuscrit ne soyez pas choqués après sa lecture :
il raconte l'histoire vraie d'une vallée disparue de Haute-Provence
qu'on appelait autrefois "vallée des Salles".
Les Hommes avaient occupé cette vallée depuis des temps immémoriaux :
les pointes de flèches et les silex trouvés à maints endroits en témoignent.
Et puis... des siècles et des siècles passèrent.
Les Hommes prospérèrent ; les plus prospères d'entre eux, les Romains,
ont sans doute apprécié cette vallée, puisqu'ils construisirent
plusieurs grandes routes pour s'y rendre.
Cependant, dans une lointaine contrée, Dieu envoya son fils Jésus Christ
pour racheter les péchés des Hommes. Certains d'entre eux fondèrent
une entreprise à succès qu'ils baptisèrent l'Église,
et l'une des succursales de cette entreprise, l'abbaye Saint-Victor de Marseille,
envoya ses moines et prit possession de la vallée.
Un millénaire après le passage de Jésus-Christ sur Terre,
les moines étaient toujours présents dans la vallée, et pour de nombreux siècles encore.
Il faut dire que l'endroit ressemblait plus au paradis perdu
qu'à une antichambre du purgatoire : des riches alluvions pour cultiver,
de l'eau à profusion pour abreuver le bétail, un climat tempéré en toutes saisons...
Si ces moines avaient eu l'esprit vénal, ils auraient créé un club de vacances à succès.
Au lieu de ça, les moines s'allièrent avec la noblesse,
et ce qui devait arriver arriva 1789 années après Jésus Christ :
dans le village des Salles au cœur de la vallée comme presque partout en France,
une révolution instaura une nouvelle institution, la République.
Les habitants des Salles ont prouvé à plusieurs reprises leur attachement à l'idéal républicain,
par exemple quelques dizaines d'années plus tard, lorsqu'un grand nombre d'entre eux
refusèrent la tyrannie en 1851 ; leur porte-parole,
Paulin Guichard,
le paya de sa vie. Un siècle et demi plus tard, pour lui rendre hommage,
les Sallois baptisèrent leur école du nom de "Paulin Guichard".
La vallée des Salles continua à prospérer : autour du Verdon poussaient des osiers à profusion,
les Sallois se transformèrent en vanniers.
La 3e République encourageait la production de soieries ?
Les Sallois se mirent à élever des vers à soie en plantant des mûriers.
Et surtout... les riches appréciaient les truffes ?
Les Sallois cessèrent de
donner les
"rabasses" (dénomination locale des truffes)
à leurs cochons, pour les
vendre aux gourmets ; c'est ainsi que la
"rabasse"
(ce n'est pas un hasard si la sonorité évoque un truc
dégueu) devint
"
le diamant noir"
pour faire la richesse des Sallois.
Grâce aux tonnes de blé que permet de produire la vallée, les Sallois firent une minoterie,
et grâce aux oliviers ils firent un moulin à huile. En ce temps-là,
les Sallois pouvaient compter au village sur plusieurs boulangers,
et les légumes de leurs jardins complétaient les biens que vendaient plusieurs épiceries locales.
Puis le XXe siècle arriva, avec des rêves de paix et de modernité.
Pour ce qui est de la paix... Treize années après le début du siècle commença
la plus grande boucherie de l'Histoire, qui condamna de nombreux jeunes Sallois à la célébrité,
en inscrivant leurs noms sur le
Monument aux Morts. Mais ce n'était pas fini :
une vingtaine d'années plus tard, la barbarie sévit à nouveau.
Les Sallois ne s'illustrèrent pas en prenant les armes.
Ils firent ce qu'ils savaient faire le mieux : cultiver la terre...
pour nourrir ceux du maquis.
"Les Salles est le patelin qui nous ravitaille le mieux,
et ses habitants en sont vraiment très chics",
écrivit dans son journal en 1944 le Lieutenant Vallier,
chef du 1er Groupement de Résistance Armée du Var. Pour se souvenir de ces années noires,
plusieurs plaques commémoratives du village rendent hommage aux Résistants de 1944.
La paix gagnée... la modernité pouvait triompher aux Salles-sur-Verdon.
Pour ce qui est de la modernité, les idées ne manquaient pas :
n'importe quel imbécile pouvait se rendre compte qu'il suffit d'un minuscule bouchon
placé dans les Basses Gorges du Verdon pour retenir un immense volume d'eau,
et faire un lac gigantesque. Mais... ??? Tout de même...
noyer la plus riche vallée des environs, est-ce bien raisonnable ???
(En relisant les paragraphes ci-dessus,
on constatera que les massacres de la Grande Guerre,
et la barbarie nazie de la guerre suivante...
n'ont VRAIMENT rien de raisonnable, mais tout d'insensé)
Pas étonnant donc, que l'insensé ait poursuivi son hégémonie
dans la suite de ce XXe siècle bien mal commencé.
Entre temps, le Conseil Municipal des Salles avait demandé que le village des Salles
s'appelle désormais "
...sur-Verdon", et ce n'était pas pour conjurer le sort,
et la crainte qu'il soit un jour "...sous-Verdon".
Dans la vallée des Salles, outre les traces de peuplement des Hommes préhistoriques,
outre les traces de la civilisation romaine,
outre les multiples vestiges de l'Église,
on ne trouvait QUE des traces du génie humain pour mettre en valeur
et exploiter la terre sans la défigurer : des canaux d'arrosage qui épousaient le terrain,
des cultures appropriées à la nature des sols, peu gourmandes en eau en amont du canal,
sensibles à la sécheresse en aval de celui-ci (et donc irriguables).
On pouvait tout cultiver dans la vallée des Salles :
céréales, maïs, pommes de terre, fruits et légumes...
sans autre énergie que celle du soleil, et celle que des générations d'Hommes
avaient employée pour aménager leur territoire.
Aujourd'hui, on appellerait ce miracle "développement durable".
Bilan carbone positif.
Chômage zéro.
Le graal de l'économie.
Insensé qu'on ait mis fin à ce paradis économique ?
Non : car ce paradis possédait une richesse que beaucoup lui envient...
L'EAU.
L'eau, que les Sallois mettaient si bien à profit, qu'ils construisirent jusqu'à
7 alambics pour distiller la lavande, cette plante
"âme de la Haute-Provence" (selon Jean Giono),
qui fleurit sans nécessiter aucun arrosage. Et comme les distillats doivent être refroidis
pour garantir une bonne productivité de l'alambic, quoi de plus efficace comme source de froid,
que l'eau glacée de fonte des neiges ?
Cette eau si précieuse, à peine réchauffée par le lac de Castillon,
que le Verdon leur apportait gratuitement, permettant ainsi aux alambics des Salles
un fonctionnement optimal avec un bilan carbone positif.
Une industrie qui fonctionnait sans autre énergie que l'énergie solaire
...et la connaissance des hommes qui savaient la faire fonctionner.
Insensé qu'on ait mis fin à cette activité si lucrative et écologique ???
Non : car ce paradis écologique possédait une richesse que beaucoup lui envient...
L'EAU.
L'eau, si précieuse pour éteindre les incendies qui, régulièrement,
menacent de défigurer la Provence.
Incendies qui n'ont jamais sévi dans la vallée des Salles,
car les Sallois pratiquaient une activité devenue obligatoire depuis lors :
le débroussaillage. Point d'essence, point d'énergie autre que l'énergie solaire
pour débroussailler dans la vallée des Salles :
cinq troupeaux de moutons
se chargeaient de ce boulot aux Salles, et quelques autres ailleurs dans la vallée.
Dépense énergétique minimale.
Bilan carbone positif.
Insensé qu'on ait mis fin à cette pratique, source d'alimentation "bio" en prime ?
Non : car ce paradis écologique possédait une richesse que beaucoup lui envient...
L'EAU.
Techniquement, il n'y avait
aucune difficulté
pour exploiter cette richesse.
« Dans la réalisation de cet ouvrage, les difficultés techniques ont été bien moindres
que le problème social et humain... » disait un ingénieur lorsque tout fut terminé.
"Problème social et humain" qui fut purement et simplement balayé sous le tapis
avec un mépris et dans un déluge de mensonges dignes des plus belles dictatures que l'Humanité a enfanté.
Avant d'estimer que ces mots sont trop violents et injustifiés,
lisez attentivement ce qui suit : restons "factuels".
Le village des Salles-sur-Verdon :
"
un village inconfortable sans particularité architecturale",
ont écrit les maîtres d'œuvre de l'immersion, dans un rapport préalable.
"Inconfortable" ??? Les poissons peuvent aujourd'hui profiter d'un magnifique réseau
de tunnels de plusieurs kilomètres de longueur. Les archéologues des temps futurs se demanderont
le pourquoi de ce réseau souterrain insensé qui ne conduit nulle part.
La réponse à cette énigme est simple : l'assainissement. Les Sallois bénéficiaient
déjà d'un réseau de tout-à-l'égout lorsque certaines grandes villes de la côte en manquaient cruellement.
Cruel et insensé que cet ouvrage n'ait servi que treize petites années.
"Sans particularité architecturale" ???
Les Salles était le village le plus proche du pont que les anciens appelaient
"
le pont romain".
Était-il romain ou roman ? Nul ne le sait, et il sera bien difficile de le savoir désormais :
il a été abandonné au fond du lac. Lorsque le ministre de la culture André Malraux
a interpellé les maîtres d'œuvre de l'immersion, afin de préserver ces vieilles pierres,
ils ont répondu
"...peu de pierres intéressantes à récupérer".
Insensé : un monument historique abandonné dans l'eau.
Désinformation et mensonges, suite.
Le syndicat de défense des propriétaires de la vallée avait décidé de faire front commun
contre les maîtres d'œuvre de l'immersion, en négociant globalement,
et donc en déconseillant à ses adhérents de vendre aux expropriateurs.
TOC-TOC...
« Bonjour Madame, vous êtes en indivision avec votre frère,
et celui-ci vient de nous vendre ses parts. Votre bien va se dévaloriser,
nous vous conseillons de vendre rapidement. »
« — Mon frère fait ce qu'il veut. Moi, je respecte les consignes du syndicat de defense ».
Les téléphones étaient rares à l'époque, rendant possible cette escroquerie :
TOC-TOC...
« Bonjour Monsieur, vous êtes en indivision avec votre soeur,
et celle-ci vient de nous vendre ses parts. Votre bien va se dévaloriser,
nous vous conseillons de vendre rapidement. »
« — Ma soeur fait ce qu'elle veut. Moi, je respecte les consignes du syndicat de defense ».
Peu de temps après, lors de la rencontre du frère et de la sœur,
« ben alors, qu'est-ce que tu as fait ? Pourquoi as-tu vendu ?
— C'est toi qui as vendu, pas moi ! »
Quiproquo vite dissipé, mais pour un coup raté, combien de réussis ?
Les expropriateurs ont même eu un comportement beaucoup plus sournois...
sans mensonges, mais aux conséquences beaucoup plus graves
(je précise que je n'ai pas été le témoin direct de ce comportement qui m'a été rapporté,
cependant j'ai eu l'occasion d'en constater les conséquences funestes).
Avant de décrire cette lamentable manière de gruger des pauvres gens,
il faut comprendre comment on vivait dans la vallée d'autrefois.
C'est le Vice-Président de l'association "Mémoire des Salles-sur-Verdon" qui m'a longuement expliqué
cette façon de vivre, devenue aujourd'hui complètement exotique : en route vers la première moitié du XXe siècle.
En ce temps-là, les semis étaient réalisés grâce aux récoltes de l'année précédente :
pas de dépenses monétaires pour acheter les graines, pas d'hybrides stériles vendus par les multinationales de l'agro-alimentaire.
Les blés étaient semés à l'automne, avec beaucoup de boulot, mais sans dépense monétaire.
Ils étaient moissonnés en juillet de l'année suivante, avec beaucoup de boulot, mais sans grande dépense monétaire.
Les sacs de blé étaient apportés au meunier, qui les transformaient en sacs de farine,
sans AUCUNE DÉPENSE MONÉTAIRE. Par quel prodige ? Très simplement : 100 kg de blé
⇛ 80 kg de farine. Le travail du meunier était rémunéré en nature.
Les sacs de farine étaient apportés au boulanger, qui fournissait ainsi du pain pour toute l'année,
sans aucune dépense monétaire : le boulanger exigeait simplement qu'il lui soit fourni régulièrement
des fagôts de bois pour cuire le pain. Beaucoup de boulot, mais aucune dépense monétaire.
Ainsi était assuré l'essentiel de la nourriture pour toute l'année.
Le jardin fournissait légumes et pommes de terre, le poulailler fournissait les oeufs quotidiens et la volaille du dimanche.
Le clapier fournissait le civet de lapin, le cochon tué l'année précédente améliorait l'ordinaire.
Tout ceci sans aucune dépense monétaire.
Les champignons, nombreux à l'époque, permettaient de faire des conserves consommées toute l'année.
La période de la chasse fournissait du gibier (très abondant dans la vallée), le Verdon fournissait le poisson.
Tout ceci au prix de dépenses monétaires presque nulles.
Etonné par cette manière de vivre sans billet de banque, sans chéquier, sans carte de crédit, sans supermarché...
j'ai demandé :
« mais, quand même... il y avait des dépenses obligatoires qu'il fallait payer :
les chaussures, par exemple ??? »
« — Ah, c'était simple ! » m'a répondu le Vice-Président :
« le cordonnier de La Palud passait au printemps pour prendre les mesures, la mère lui donnait
deux douzaines d'oeufs, un lapin, des légumes du jardin... quand il repassait en été pour nous amener les chaussures,
c'était pareil : un poulet, des pommes de terre, quelques légumes...
on n'a jamais payé une paire de chaussures ! ».
Ces pauvres gens de la vallée disparue étaient
riches des biens qu'ils possédaient,
riches de leur travail et de leurs connaissances,
riches de la solidarité entre-eux, construite
au cours du temps pour s'entraider dans les dures tâches qui se succédaient tout au long de l'année.
Ils étaient
pauvres en terme de flux monétaire, et l'argent liquide était rare,
comme l'a raconté le Vice-Président.
C'est dans ce contexte, qui avait peu changé, que sont arrivés les expropriateurs en charge de l'acquisition
de tous les biens, terres et constructions, de la vallée qui devait disparaître.
Chez un paysan qui vivait seul dans sa ferme, ils seraient sournoisement venus
(je n'étais pas témoin de la scène)
avec un grand sac rempli de billets de banque qu'ils auraient retourné sur la table en annonçant triomphalement
« ...tout ceci est à vous si vous signez immédiatement la vente de votre maison ! ».
En insistant sur leur générosité pour cette vieille maison en pierres, si inconfortable...
...aux sols si vieux en terre cuite
(même pas en moquette !),
...aux plafonds si moches en vieilles poutres de chêne
(même pas en placo !).
Ce discours pitoyable (dévaloriser le "vieux" pour promouvoir le moderne, évidemment vanté comme étant bien mieux)
a été tenu à maintes reprises. Le pire, c'est que ça a marché.
Solidaires jadis, les Sallois ont fini par se désunir, et dans la course solitaire chacun pour soi, tous ont perdu.
Les maisons ont été évaluées avec un fort coefficient de vétusté,
et ceux qui ont contesté leur indemnisation n'ont pas eu gain de cause devant le tribunal administratif.
Bilan matériel navrant.
Mais cependant... on a détruit leur cadre de vie, déménagé leurs morts...
pour compenser, il existe l'indemnisation pour préjudice moral, non ???
Non. Cette indemnisation est simple :
zéro.
Bilan financier catastrophique.
Rayé de la carte, l'ancien univers de la vallée.
Les fermes, le village des Salles-sur-Verdon,
leur écosystème ont disparu à jamais. Physiquement, il n'y a aucun doute.
Plus grave : culturellement aussi. Les tentatives ont été multiples
et délibérées pour faire de cette ancienne vallée un monde d'attardés,
un univers moribond, sans intérêt, qu'il était possible d'éradiquer sans scrupule,
et d'oublier sans regret.
Pourtant rien n'est plus faux. La richesse de la vallée disparue est toujours une source de ravissement
pour ceux qui l'ont bien connue.
C'est une chercheuse de nationalité étrangère qui a identifié ce génocide culturel :
les Sallois ne s'en étaient pas rendu compte, c'est dire l'efficacité avec laquelle
il a été conduit par les maîtres d'oeuvre de l'immersion.
Dans l'ancienne vallée des Salles-sur-Verdon plus qu'ailleurs,
on savait ô combien
l'eau est un bien précieux.
Ce lac est un atout pour le bien-être de tous, et l'avoir fait est positif,
mais les conditions dans lesquelles il a été fait sont lamentables.
Les anciens auraient consenti volontiers au sacrifice de leur vallée,
si seulement on les avait traités avec
un peu de considération au lieu de les écraser comme ce fut fait.
Ces événements se sont passés au XXe siècle pas au Moyen-âge,
ils ont eu lieu en France pas dans un régime autocratique.
Qu'ils servent de leçon aux générations futures :
l'union fait la force, les divisions et les querelles peuvent conduire au pire.